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Mois : octobre 2016

Il était une fois

Il était une fois

La Canebière on la monte, on la descend, on la remonte, on la démonte, il n’y a pas une heure identique aux précédentes. Le papier gras qui était là a disparu, emporté par le vent, ramassé peut-être par un écologiste, plus surement navigant à la surface du vieux port ou collé aux arabesques du kiosque à musique près de l’église des Réformés qui aurait dû être réformée depuis longtemps tant ses échafaudages sont rouillés. Elle en a ressenti des coups de Mistral, la Canebe, ce vent violent et glacial venu des Alpes par le Rhône, balayant les trottoirs faisant amoncellements comme des congères qu’un tourbillon redistribue alentour. Lorsque la Tramontane venue des Pyrenées s’y met de concert, le passant s’arque boute la gorge sèche et transi de froid; il souhaite ardemment l’annonce d’un vent marin de Méditerranée et la pluie des entrées maritimes ou un petit coup de Sirocco chargé de sable du Sahara; il s’imagine diriger les vents du sud, blancs ou noirs, secs ou gros de pluies, poursuivre leur allure au loin, devenir vent d’Autan qui rend fou jusqu’à Toulouse. Pris dans les vents sur la Canebière on voyage déjà des Alpes en Méditerranée et de l’Afrique en Gascogne. Une voie connue du monde entier, presque sacrée pour les marseillais qui l’ont pourtant laissée dépérir.

C’est le « point d’arrivée venant de Méditerranée » pour Blaise Cendrars pour qui cependant la Canebière « ne mène pas à la mer mais s’en éloigne », le « foyer des migrateurs » pour Albert Londres, « une rue qui mène vers l’inconnu » pour Joseph Conrad, “centre de l’univers” pour André Suarès qui en voulait à sa ville de ne l’avoir pas reconnu comme l’un des écrivains majeurs du XXème siècle. A chacun sa Canebière où les plus grands ont commencé leurs tours de chants où d’autres non moins grands, petits trafiquants et simples passants se sont fait assassiner; où les vendeurs à la sauvette proposent des cigarettes de contrebande sous les caméras de surveillance de la police ; où l’on voyage dans les odeurs d’épices et les couleurs des fruits exotiques au marché de Noailles rue longue des Capucins ; où l’on trouve nombre de petites échoppes de kebab et en cherchant désespérément les anciens cafés qui avaient fait la renommée de la ville ; où l’on venait du monde entier ; où l’on sent une frontière invisible entre les quartiers sud et nord; où l’on ne vient plus que par nécessité depuis plus de 20 ans ; où l’on voit le dimanche les comoriens se promener dans leurs beaux habits remontant du vieux port jusqu’au cours Belsunce tandis que les joueurs de dominos des petits cafés derrière le cours Saint-Louis s’apprêtent à rejoindre leurs amis sirotant une anisette attablés dans les allées Meilhan en parlant du pays. Peu à peu des secteurs de la Canebière reprennent vie. Mais il n’y a pas encore d’unité comme à la belle époque lorsque les tramways roulaient au milieu avant d’être abandonnés dans les années 50 et rejetés sur les côtés un siècle plus tard.

La Canebière, c’est une longue histoire. Celle de la voie la plus connue dans le monde de la plus ancienne ville de France. Des grecs venus de Phocée arrivèrent dans l’anse protectrice du Lacydon il y a plus de 26 siècles et colonisèrent la contrée. Contrairement à la légende officielle, les phocéens ne créèrent pas Massilia, ils nommèrent ce lieu et ce nom resta puisqu’ils avaient l’alphabet et firent-leur cet établissement comme pour nombre de comptoirs de Méditerranée. Ces conquérants commerçants guerriers navigateurs célibataires qui avaient fui l’Anatolie des bords de la mer Egée après la guerre de Troie épousèrent de belles Ségobriges; ces Celto-Ligures résidantes des lieux, étaient cousines des premiers occupants dont les vestiges d’habitations datent de plus de 8.000 ans avec un port et de la poterie là précisément ou s’est installé le musée d’histoire de Marseille sur le bassin et ses quais antiques à deux pas de la Canebière.

Comme Cadet Roussel, la Cannebière avait trois maisons. C’était avant Louis XIV et l’arrivée du café qui fit la fortune du port et de la ville au XVIIème. Elles étaient coincées entre le cours Saint-Louis en bordure du Jaret qui coule maintenant sous la chaussée de la Cannebière et l’arsenal des galères reconstruit par Colbert qui occupait tout l’angle nord-est du vieux port en lieu et place des anciens comptoirs pour la fabrication des cordages de chanvre, en latin canabis d’où canebe en provençal. La suppression par Louis XIV d’une partie des galères devenues obsolètes avec le développement des vaisseaux offrit un espace d’expansion jusqu’aux quais à cette voie qui sera agrandie à trente mètres de large. Les cordeliers tresseurs de chanvre avaient depuis longtemps disparu ne laissant que le souvenir de leur nom. Le grand café Turc s’y installa et donna à ce lieu un lustre inégalé depuis. Ce café où l’on venait du bout du monde, situé à l’angle du quai des Belges, perdit son nom de café Turc contre celui de café Belge en 1914.Les turcs étaient alors les alliés de l’ennemi allemand. Il a fermé en 1919 au profit d’autres établissement sur la Canebière comme le Café Riche, le plus luxueux construit un peu plus haut à l’angle du Cours Saint-Louis où l’on retrouve maintenant un grand magasin.

La Cannebière perd un N en 1927 et l’appellation de rue pour se nommer la Canebière par décision du Conseil Municipal qui décida de la réunification des trois tronçons formant la voie actuelle avec l’ancienne rue de Noailles et les allées de Meilhan plantées d’arbres jusqu’aux doubles flèches de l’église Saint-Vincent-de-Paul dite des Réformés.

La Canebière était née. Pas encore sa légende.

al/
(a suivre)

Témoignage par Patrice Leterrier

Témoignage par Patrice Leterrier

Extrait du blog de Patrice Leterrier
avec l’aimable autorisation de l’auteur
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Comment parler de ce lieu mondialement connu qui, comme Notre Dame de la Garde, est presque l’éponyme de sa ville ?
César, au chapitre premier du de Bello civili, décrit Marseille baignée par la mer de trois cotés. Le quatrième côté est “le côté par lequel on arrive en venant de Gaule et d’Espagne le long de la mer qui s’étend dans la direction de l’embouchure du Rhône”(4).
Il se terminait à l’est, au fond de la calanque du Lacydon, à l’emplacement de l’actuel quai des Belges autrefois nommé plan Fourmiguier, par une zone marécageuse et insalubre.
Il s’y jetait un cours d’eau descendant du plateau Longchamp qui recevait le renfort de celles venant de la Plaine Saint Michel (place Jean Jaurès aujourd’hui), des sources Saint Bauzille, de Reynier, du Loisir, de la Poussaraque(2) pour déboucher à l’emplacement de l’actuelle place Gabriel Péri qui fût appelée autrefois le cul de bœuf.
Au moyen âge, les eaux croupissantes de ce marais refluaient dans les fossés creusés autour des remparts construit pour délimiter le territoire de la puissante abbaye de Saint Victor.(1)
Les cordiers y ont fait rouir du chanvre (Canebe en provençal) pendant des générations.
Par lettre patente du 16 juin 1666, Louis XIV ordonne l’agrandissement de la ville. Les anciens remparts du XIIIème siècle de neuf mètres de haut et de quatre mètres d’épaisseur furent détruits et les cordiers durent s’exiler dans ce qui deviendra le boulevard de la Corderie(2).
Le nouvel axe qui se terminait à l’époque au niveau du cours Belzunce fut d’abord nommé rue Saint-Louis.
La première mention du nom de Canebière apparaît dans les délibérations du conseil tenu par le Bureau des affaires de l’Agrandissement le 23 avril 1672(2).
Le 25 mars 1858, la décision fût prise d’élargir la rue de Noailles(2) pour donner avec son prolongement des allées de Meilhan à la Canebière sa configuration que nous lui connaissons aujourd’hui qui en fait cet axe si renommé qui va du Vieux Port jusqu’à l’église des Réformés sur une longueur d’un kilomètre.
La rue s’appellera Cannebière jusqu’en 1927.
Elle a perdu aujourd’hui beaucoup de la majesté que lui donnaient ses grands hôtels, ses commerces de luxe, les Nouvelles Galeries qui brulèrent le 28 Octobre 1938(2), ses salles de spectacles et surtout ses merveilleux café aux noms évocateurs de Grand café Turc , café de la Bourse, grand café du commerce, Café Riche(2,3) qui rivalisaient de luxe avec des décorations immenses et luxuriantes et qui en faisaient le cœur de l’activité de la cité phocéenne.
C’était une distraction attendue avec impatience que de descendre la Canebière en passant devant la Librairie Tacussel avec la façade en forme de livre, longeant plus loin les librairies Maupetit (toujours présente) et Laffitte (qui se trouve maintenant cours Estienne d’Orves).
J’admirais les immenses affiches des cinémas le Pathé, le Français, l’Odéon, le Meilhan qui nous faisaient rêver d’aventures exotiques.
Il n’était pas rare qu’un photographe propose d’immortaliser ce moment magique alors que je tenais sagement la main de ma mère et de ma grande sœur.
J’espérais ensuite faire flancher mes accompagnatrices pour déguster ces délicieuses minuscules viennoiseries (“Treize à la douzaine c’est tout chaud !”) que l’on achetait à l’enseigne à la Lune qui succéda en 1934 à la boutique de brioches La Comète ouverte en 1913(2).
On passait avec un regard furtif devant le magasin de mode féminine Muriel au coin du cours Saint Louis dont la rumeur disait qu’il y disparaissait des jeunes filles dont on imaginait le terrible destin dans un cloaque d’extrême orient.
Plus bas j’osais à peine regarder les affiches du cinéma Raimu dont les films étaient rigoureusement interdits au moins de seize ans.
Le périple se terminait parfois chez Linder prés de la place de la Bourse où l’on dégustait des petits fours arrosés de thé.
D’autre fois, nous poussions jusqu’au bas du Vieux Port pour un rafraichissement au Mont Ventoux célèbre aussi pour les coquillages Molinari devenu en 1973 le Cintra, lieu réputé favori des marseillaises esseulées en quête de bonne aventure. Aujourd’hui c’est la Brasserie de l’OM(2).
Toutes ces enseignes ont disparu.
Les façades des rares immeubles subsistant du temps de sa grandeur ont perdu de leur superbe.
Le Grand Hôtel de Noailles n’est plus que l’ombre de lui-même. Les cariatides représentant les quatre continents de l’Hôtel du Louvre et de la paix ne sont plus gardées par des matelots en tenue comme au temps où il abritait la Marine Nationale. Les Atlantes de l’hôtel Grau sombrent dans l’indifférence des passants.
La faculté des sciences inaugurée en 1857 et détruite lors des terribles bombardements du 27 mai 1944 (2) a laissé la place à un immeuble en verre sans caractère.
Le Mobile n’attire plus les foules revendicatrices.
Il reste que partout dans le monde le nom de Canebière est inséparable de celui de Marseille.

Patrice Leterrier
28 janvier 2014

(1) Evocation du vieux Marseille André Bouyala d’Arnaud
(2) La Canebière dans le temps et dans l’espace Adrien Blès
(3) Marseille zig zag dans le passé Pierre Gallocher
(4) Histoire de Marseille Raoul Busquet

http://patrice.leterrier.over-blog.com/article-la-canebiere-122292116.html

Canebière : la réalité sacrifiée au mythe

Canebière : la réalité sacrifiée au mythe

Retrouvé dans la presse: un article du mensuel “Le Ravi” du 1er décembre 2004  (déjà) repris ici partiellement avec l’aimable autorisation du journal

Proclamée « symbole de Marseille », la Canebière est cernée aujourd’hui par les discours réactionnaires, nostalgiques d’un passé mythique qui n’a jamais existé, et sur lesquels surfe l’actuelle municipalité.
JPEG - 26.2 koA l’origine, un ruisseau, le Jarret, qui se jetait dans la calanque qui deviendra le Vieux-Port. Et cette fameuse noce entre Gyptis la Ligure et Protis le Grec. Dans la légende de sa fondation, Marseille se place ainsi sous le signe de l’intégration, de l’échange. Une générosité qui s’est singulièrement démonétisée aujourd’hui… Les berges du Jarret furent longtemps faubouriennes, puisque extra-muros du temps de la cité grecque comme de la ville médiévale. Son cours fut détourné vers l’Huveaune, le terrain étant vraisemblablement occupé depuis l’Antiquité par des chantiers navals. Il fallut attendre le rempart de Louis XIV pour que la Canebière fasse partie de Marseille. En 1667 , son nom est mentionné pour la première fois. Il vient de ce que la voie aurait été tracée sur l’emplacement d’un ancien chantier de cordiers, dont la matière première était le chanvre (canebe). L’artère part alors du Cours (l’actuel cours Belsunce), pour descendre jusqu’au port, sur lequel elle ne débouchera qu’en 1774. La rénovation urbaine de l’époque consacre comme artère-phare non pas la Canebière, mais le Cours, promenade des élégants et des dames… mais aussi des filous. En 1722, le poète marseillais Salomon se plaint : « L’on me vole ma montre, on prend ma tabatière (…) Où sommes-nous mon Dieu ! Quel peuple ! Quelle ville ! ». On cherchera donc en vain un âge d’or originel…

la suite : http://www.leravi.org/spip.php?article110