Il était une fois

Il était une fois

La Canebière on la monte, on la descend, on la remonte, on la démonte, il n’y a pas une heure identique aux précédentes. Le papier gras qui était là a disparu, emporté par le vent, ramassé peut-être par un écologiste, plus surement navigant à la surface du vieux port ou collé aux arabesques du kiosque à musique près de l’église des Réformés qui aurait dû être réformée depuis longtemps tant ses échafaudages sont rouillés. Elle en a ressenti des coups de Mistral, la Canebe, ce vent violent et glacial venu des Alpes par le Rhône, balayant les trottoirs faisant amoncellements comme des congères qu’un tourbillon redistribue alentour. Lorsque la Tramontane venue des Pyrenées s’y met de concert, le passant s’arque boute la gorge sèche et transi de froid; il souhaite ardemment l’annonce d’un vent marin de Méditerranée et la pluie des entrées maritimes ou un petit coup de Sirocco chargé de sable du Sahara; il s’imagine diriger les vents du sud, blancs ou noirs, secs ou gros de pluies, poursuivre leur allure au loin, devenir vent d’Autan qui rend fou jusqu’à Toulouse. Pris dans les vents sur la Canebière on voyage déjà des Alpes en Méditerranée et de l’Afrique en Gascogne. Une voie connue du monde entier, presque sacrée pour les marseillais qui l’ont pourtant laissée dépérir.

C’est le « point d’arrivée venant de Méditerranée » pour Blaise Cendrars pour qui cependant la Canebière « ne mène pas à la mer mais s’en éloigne », le « foyer des migrateurs » pour Albert Londres, « une rue qui mène vers l’inconnu » pour Joseph Conrad, “centre de l’univers” pour André Suarès qui en voulait à sa ville de ne l’avoir pas reconnu comme l’un des écrivains majeurs du XXème siècle. A chacun sa Canebière où les plus grands ont commencé leurs tours de chants où d’autres non moins grands, petits trafiquants et simples passants se sont fait assassiner; où les vendeurs à la sauvette proposent des cigarettes de contrebande sous les caméras de surveillance de la police ; où l’on voyage dans les odeurs d’épices et les couleurs des fruits exotiques au marché de Noailles rue longue des Capucins ; où l’on trouve nombre de petites échoppes de kebab et en cherchant désespérément les anciens cafés qui avaient fait la renommée de la ville ; où l’on venait du monde entier ; où l’on sent une frontière invisible entre les quartiers sud et nord; où l’on ne vient plus que par nécessité depuis plus de 20 ans ; où l’on voit le dimanche les comoriens se promener dans leurs beaux habits remontant du vieux port jusqu’au cours Belsunce tandis que les joueurs de dominos des petits cafés derrière le cours Saint-Louis s’apprêtent à rejoindre leurs amis sirotant une anisette attablés dans les allées Meilhan en parlant du pays. Peu à peu des secteurs de la Canebière reprennent vie. Mais il n’y a pas encore d’unité comme à la belle époque lorsque les tramways roulaient au milieu avant d’être abandonnés dans les années 50 et rejetés sur les côtés un siècle plus tard.

La Canebière, c’est une longue histoire. Celle de la voie la plus connue dans le monde de la plus ancienne ville de France. Des grecs venus de Phocée arrivèrent dans l’anse protectrice du Lacydon il y a plus de 26 siècles et colonisèrent la contrée. Contrairement à la légende officielle, les phocéens ne créèrent pas Massilia, ils nommèrent ce lieu et ce nom resta puisqu’ils avaient l’alphabet et firent-leur cet établissement comme pour nombre de comptoirs de Méditerranée. Ces conquérants commerçants guerriers navigateurs célibataires qui avaient fui l’Anatolie des bords de la mer Egée après la guerre de Troie épousèrent de belles Ségobriges; ces Celto-Ligures résidantes des lieux, étaient cousines des premiers occupants dont les vestiges d’habitations datent de plus de 8.000 ans avec un port et de la poterie là précisément ou s’est installé le musée d’histoire de Marseille sur le bassin et ses quais antiques à deux pas de la Canebière.

Comme Cadet Roussel, la Cannebière avait trois maisons. C’était avant Louis XIV et l’arrivée du café qui fit la fortune du port et de la ville au XVIIème. Elles étaient coincées entre le cours Saint-Louis en bordure du Jaret qui coule maintenant sous la chaussée de la Cannebière et l’arsenal des galères reconstruit par Colbert qui occupait tout l’angle nord-est du vieux port en lieu et place des anciens comptoirs pour la fabrication des cordages de chanvre, en latin canabis d’où canebe en provençal. La suppression par Louis XIV d’une partie des galères devenues obsolètes avec le développement des vaisseaux offrit un espace d’expansion jusqu’aux quais à cette voie qui sera agrandie à trente mètres de large. Les cordeliers tresseurs de chanvre avaient depuis longtemps disparu ne laissant que le souvenir de leur nom. Le grand café Turc s’y installa et donna à ce lieu un lustre inégalé depuis. Ce café où l’on venait du bout du monde, situé à l’angle du quai des Belges, perdit son nom de café Turc contre celui de café Belge en 1914.Les turcs étaient alors les alliés de l’ennemi allemand. Il a fermé en 1919 au profit d’autres établissement sur la Canebière comme le Café Riche, le plus luxueux construit un peu plus haut à l’angle du Cours Saint-Louis où l’on retrouve maintenant un grand magasin.

La Cannebière perd un N en 1927 et l’appellation de rue pour se nommer la Canebière par décision du Conseil Municipal qui décida de la réunification des trois tronçons formant la voie actuelle avec l’ancienne rue de Noailles et les allées de Meilhan plantées d’arbres jusqu’aux doubles flèches de l’église Saint-Vincent-de-Paul dite des Réformés.

La Canebière était née. Pas encore sa légende.

al/
(a suivre)

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