Saudade, par César Roman

Saudade, par César Roman


 Canebière

Immuablement, un jeudi par mois, ma mère me faisait enfiler mes habits du Dimanche. Nous grimpions dans l’autobus, aux quatre chemins des Aygalades. Le 30 traversait d’abord les terrils rouges de « l’aluminium » où travaillaient bon nombre de nos voisins des Castors. Ensuite il laissait sur sa droite les gigantesques volets roulants des entrepôts de Casino, pour enfiler la rue de Lyon, l’avenue Roger Salengro* et Camille Pelletan**. Terminus place Jules Guesde. L’hommage aux personnages socialistes se terminait par le plus ouvriériste, communard, révolutionnaire, internationaliste, comme pour fermer la porte d’Aix sur les quartiers Nord, et ouvrir sur les saints du Marseille immémorial. On commençait par du lourd en descendant à pied la rue Sainte Barbe,martyre abominablement torturée pour son refus d’abjurer sa foi, puis décapitée par son père !

La rue embaumait les parfums d’orient. Ma mère piémontaise y achetait les herbes pour son couscous.

Au pied de la rue il fallait traverser, ultime épreuve, le vent glacial du « Nord » (surnom donné à Colbert par madame de Sévigné) pour accéder enfin au bas de la Canebière. Marseille, en cette fin des années cinquante puis au tout début des sixties, n’avait pas encore connu la récession consécutive à la décolonisation, et les industries du plus grand port méditerranéen, huileries, savonneries, briquèteries, tuileries, étaient encore florissantes. La canebière forte de ses trente mètres de large brassait une population bigarrée, jeunes et vieux, pauvres et riches, jaunes, noirs, maghrébins, juifs, blancs. Les femmes, les derniers frimas de mars oubliés, se prenaient à éclore sous le soleil comme des fleurs multicolores. Robes et jupes évasées rockability, dans le sillage d’Audrey Hepburn, à poids polka, à fleurs, à raies, à carreaux, unies, la plupart sans manches, avec une grosse ceinture portée haut, semaient des tulipes en mal d’ouverture. Corsages assortis ou tranchés. Ma mère avait une prédilection pour les tissus marins, dont on croisait souvent les pompons rouges. Certains, rendus courageux par la troupe,  la sifflaient. Sans s’offusquer, elle poursuivait son chemin, et j’étais fier que sa beauté fût ainsi distinguée. Nous rentrions chez Baze, à cheval sur la canebière et le cours Saint Louis où elle s’autorisait quelques emplettes prévues dans son budget millimétré. Puis c’était la traditionnelle « montée » vers la librairie Gibert, au boulevard Dugommier*** à deux pas de la grande artère. J’y choisissais, pour couronner mes brillants résultats scolaires, un livre dont la couleur suivait mon évolution sous la toise ; collection rose puis verte, et enfin rouge et or. Au passage je m’interrogeais sur l’architecture du « building canebière » tout de béton et de verre, et l’étrange dialogue entretenu avec, en face, le grand hôtel et le Noailles. Les palaces de la ville touche à touche, livraient parfois des vedettes qui s’engouffraient dans d’immenses limousines pour aller répéter ou se produire à l’Alcazar, à deux pas de là sur le cours Belsunce. L’alcazar vivait ses dernières années de music-hall mythique, et ce n’est pas la programmation des Chevalier, Line Renaud, Dalida, Trenet, Johnny, Aznavour, Brassens et autre Francis Blanche qui le sauveraient d’un destin de magasin de meubles.

Retour sur la canebière ; nous laissions dans notre dos l’église des réformés, ce gros pastiche néo-gothique, qui paradoxalement n’a jamais abrité le moindre culte protestant, et redescendions vers le cours Belsunce. Sauf en période de Noël où la foire aux santons des allées Meilhan jouait de son pouvoir d’attraction.

La Canebière c’était l’avenue de tous les  Marseillais et cette ambiance bon enfant je ne l’ai plus jamais ressentie sauf une fois, le jour de l’ouverture de Marseille 2013, quand la foule paisible dama  le pion, vaincues par le nombre, aux petites frappes qui prennent, d’habitude, possession du pavé le soir tombé.

Le fabuleux débouché sur le Lacydon entérinait les paroles de la fameuse chanson et invitait au tour de la terre. Souvent ma mère était chargée de ramener des calissons ou du café par une vieille tante et nous entrions dans le Noailles où les parfums de torréfaction me foudroyaient, comme pour faire durer le rêve des lointaines contrées. C’est sans doute là que j’ai contracté mon addiction pour le café, le vrai, le bon pas celui des capsules génériques sans odeur vendues au prix de l’or dans des joailleries suisses très snob, où vous risquez, en prime, de recevoir un piano à queue sur le carafon en franchissant le seuil.

Le cours Belsunce et la rue d’Aix nous ramenaient vers le bus du retour. Nous grimpions par l’arrière où nous étions encore reçus par un préposé aux tickets enfermé dans une minuscule loge en verre. J’adorais lire et j’étais impatient de découvrir ma récompense, mais j’aurais pu m’en passer. Ce qui me motivait c’était la fierté de ma mère. Dès la quatrième, je fus attiré par d’autres nitescences, et mes notes connurent une courbe descendante exactement symétrique à l’éveil de ma libido. Le cul des filles m’exonéra d’assister à la déchéance implacable de la plus belle avenue du monde.

César Roman

* L’homme, sali par une campagne de presse de l’extrême droite dans le sillage de Mauras, se suicida en 1936. Il fut totalement blanchi des accusations de désertion en 1915; bien au contraire, prisonnier, il refusa obstinément de participer à l’effort de guerre allemand et connut les pires camps disciplinaires où il fut à deux doigts de laisser sa peau.
**  Camille Pelletan « se distingua » par son unique  portefeuilles ministériel ; la marine. Il renonça aux gros cuirassés, au grand dam de nombreux amiraux, pour privilégier les sous marins et les petits torpilleurs. Sur le fond, il était sans doute en avance sur l’histoire. En revanche les  torpilleurs incapables d’affronter la haute mer furent la risée de tout un peuple et le nectar des pays ennemis.
*** Sans doute, ma mère ignorait-elle tout de ce général d’empire, commandant de l’armée d’Italie, qui avait refoulé les troupes niço-piémontaises, sinon elle aurait poussé jusqu’à Maupetit  pour m’offrir mon livre.

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