Un de la Canebière, par Jacques Bonnadier

Un de la Canebière, par Jacques Bonnadier

15/02/17- –

Témoignage//

C’est au cinquième étage d’une des belles maisons a chapiteaux et mascarons construites ici en 1750, en l’occurrence celle occupée aujourd’hui par la Barclays Bank et sise au numéro 32, que j’ai connu mes premiers vrais émois de Marseillais, mes premières joies d’ « un de la Canebière».

Du minuscule encorbellement d’une de ces fenêtres arrondies qui éclairaient l’appartement de mes grands-parents paternels, j’ai découvert – et j’ai « badé» longtemps – le merveilleux spectacle de la rue. Il est vrai que ce n’était pas n’importe quelle rue!

A l’époque – je vous parle des années quarante – j’ignorais, bien entendu, qu’il y ait eu autrefois a la place de la Canebière un marais formé par la mer et les eaux pluviales descendant des collines et que les alluvions avaient peu à peu constitué un terrain nommé «Podium Formiguerii», dont on avait fait Plan Fourmiguier. Je ne savais pas que jusqu’à la fin du XIVème siècle la Canebière était restée à l’état de terrain vague et que la première maison y avait été bâtie en 1666. Bref, je n’imaginais pas qu’elle ait eu jamais un autre aspect que celui qu’elle avait alors; qu’elle ait pu un jour être fermée du côté du port par l’Arsenal des Galères (et ce jusqu’en 1786); de l’autre (à la hauteur du boulevard Dugommier), barrée par le rempart.

Je m’interrogeais cependant sur l’origine de son nom. On répondait généralement à ma question en me disant que «Canebière», cela voulait dire «champ de chanvre», mais nul ne savait si cette plante y avait été réellement cultivée ou si les lieux avaient servi simplement d’entrepôts aux fabricants de cordes. J’étais également intrigué par les deux «n» de la Cannebière des cartes postales anciennes. «C’était une erreur», me disait-on. Elle avait été commise en 1857 – Dieu sait pourquoi! On l’avait réparée en 1928 lorsque la Cannebière proprement dite – celle de mes grands-parents -, la rue Noailles qui la prolongeait du cours Saint-Louis au boulevard Dugommier et, au-delà, les allées de Meilhan avaient été réunies sous le même nom de Canebière; avec un seul «n», donc. Ce qui me fascinait, c’était de voir circuler les trams, de regarder passer les gens. Il y en avait de toutes sortes, des gens: «La Canebière est le foyer des migrateurs», avait écrit Albert Londres en 1927… J’admirais surtout les «noirs éblouissants» qui portaient la chéchia. Le 14 juillet, défilé: j’étais aux premières loges. Quelle fête! Quelle fête aussi quand on m’emmenait (rarement!) au Café Riche: «Garçon, un sirop-bébé»!… Ou au «Cinévog», le cinéma qui avait remplacé le «Café de France» quand on y jouait «quelque chose pour les enfants» !… Les temps ont changé, c’est certain. Disparus les cafés! Le cinéma! «Baze» est arrivé. Rasée la maison à colonne de l’angle Canebière-cours Belsunce: remplacée par le grand immeuble blanc dont Radio Monte-Carlo occupe la terrasse. Des commerces sont apparus, qui ne sont pas tous du meilleur «look». On vend des fringues, des chaussures en Veux-tu en voilà! «Colombe» s’envole; les braderies restent.

Je l’aime cependant, ma vieille Canebière. Quoi qu’on m’en dise. Et j’aime que toute la vie de Marseille y palpite et y grouille. Que voulez-vous, je suis un peu son enfant!

Jacques Bonnadier

Extrait de « Marseille, passé et présent sous le même angle ». Photos : Frédéric Pauvarel ; textes : Jacques Bonnadier ; préface d’Yves Montand. Editions Champion-Slatkine, Paris-Genève, 1988.

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