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Mois : mai 2020

La peste et le corona (1720, 2020)

La peste et le corona (1720, 2020)

Jacques Rigaud. L’hôtel de ville pendant la peste à Marseille.
Jacques Rigaud. L’hôtel de ville pendant la peste à Marseille.

300 ans après le débarquement du grand Saint Antoine qui avait importé la peste noire, Marseille confinée pour se protéger du Covid-19 a refusé mi-avril l’accostage du paquebot de croisière « Costa Deliziosa ». La ville avait déploré quelque 40.000 morts sur 90.000 habitants entre 1720 et 1721 intramuros et environ 10.000 alentours selon Michel Signoli et Stefan Tzortzis dans Les Cahiers de la Méditerranée (2018). On a décompté jusqu’à 120.000 msorts de la peste en Provence de 1720 à 1722, selon « La Provence malade de la peste » publié par les archives nationales. Marseille se souvient, trois-cents ans après. C’était en mai 1720. C’était hier pour la mémoire collective. 

Le 19 avril dernier les autorités marseillaises n’ont semble-t-il pas voulu répéter les erreurs des échevins du XVIIIème siècle. Le « Costa Deliziosa » a été interdit dans le port. Il a dû poursuivre sa route vers Barcelone avec ses 1.400 passagers et 900 membres d’équipage. Il n’y avait pas de cas de Covid-19 à bord mais le préfet a refusé l’escale non initialement prévue et le débarquement de 430 français et 580 étrangers dans le port de Marseille alors que le navire devait terminer son tour du monde à Venise, a précisé la préfecture des Bouches-du-Rhône. D’autant que le lendemain était attendu le « Magnifica » dont la destination finale était Marseille et le débarquement prévu de ses 1.700 passagers. Aucun cas suspect n’avait été déclaré à bord, , selon l’AFP.

La peste a été longue à être reconnue comme telle par les autorités suivant le déchargement des balles de coton et soieries infestées du Grand Saint-Antoine arrivé le 17 mai 1720. Les autorités avaient pris ensuite des mesures drastiques qui ne surprennent pas aujourd’hui. Au pic de l’épidémie en août 1720, on comptait jusqu’à 1.000 morts par jour, selon Fleur Beauvieux publiée par la revue Histoire.

Les cadavres d’entassaient sur les trottoirs. Les « corbeaux » (croque-morts) ne suffisaient pas. Mourant en deux jours ils étaient remplacés par les bagnards de l’arsenal des galères contre une promesse de remise de peine, selon les archives nationales. Confinements de quartiers et isolation de villages par l’armée, routes et ports fermés par des milices bourgeoises, mesures d’hygiène imposées, gestes barrières, Marseille avait déployé au XVIII ème siècle un arsenal de mesures très actuelles. Les soignants portaient des masques en forme d’entonnoir renfermant les herbes aromatiques pour atténuer la pestilence des pesteux. Nombre de ces soignants sont toujours vénérés en héros comme Monseigneur Belsunce qui porta assistance aux mourants et le chevalier Roze qui fit dégager les rues, rappellent les historiens.

En 1720, « face aux limites imposées aux déplacements, et à l’enfermement à domicile, on constate une panoplie de tactiques pour entretenir un lien social, tout en se protégeant de la contagion : se parler à distance, au seuil des portes et des fenêtres, utiliser massivement le vinaigre comme désinfectant » écrit Fleur Beauvieux dans sa thèse sur « La société marseillaise en temps d’épidémie, 1720-1724 ». Ces mesures sanitaires prises en juillet 1720 visent à immobiliser au maximum les habitants, en contrôlant tout mouvement. « Pour circuler, les Marseillais doivent se munir d’un billet de santé attestant qu’ils ne sont pas atteints de peste, signé par un représentant de leur quartier (prêtre ou commissaire). Les espaces publics sont interdits : fermeture des écoles et du collège, des églises et de tous les lieux de rassemblement. Les maisons atteintes de peste sont marquées d’une croix rouge, et ceux qui y vivent sont mis en quarantaine dans leurs habitations », précise-t-elle. 

La grande peste de Marseille de 1720, est le résultat d’une « suite de négligences et de passe-droits », selon le chroniqueur Jean-Pierre Boudet sur Mediapart. Elle arriva du levant sur un bateau contenant des marchandises appartenant à quelques élus et marchands de la ville. Pressés de récupérer leur mise et de revendre les étoffes au grand marché de Baucaire en juillet, ils ne respectèrent aucune consigne de sécurité. « L’appât du gain avait été le plus fort », affirme-t-il.  Il fait un parallèle avec la situation sanitaire actuelle en France : « nous payons actuellement avec le coronavirus, le prix de la guerre économique que se livre le monde, et de la concurrence non faussée. On bénéficie du ruissellement comme certains l’avaient promis. Hélas, c’est le virus qui ruisselle et ce n’est pas ce qui était prévu! », ironise Jean-Pierre Boudet dans Mediapart.

« Cette épidémie (de 1720) semble être en premier lieu la conséquence des entorses à un système de prévention pourtant bien éprouvé », écrivent pour leur part Michel Signoli et Stefan Tzortzis. « Dans un tel contexte, face à une capacité de guérison encore hors de portée des savoirs médicaux, l’adaptation des pratiques mortuaires et la prise en main de la salubrité urbaine par des pouvoirs publics dotés de pouvoirs d’exception restent les rares moyens pour les communautés affectées de revendiquer encore une politique sanitaire », ajoutent-t-ils dans les Cahiers de la Méditerranée.

Comme pour les navires arrivant à Marseille depuis mars dernier dont les passagers sont systématiquement dépistés, Marseille s’applique à respecter les conditions de sécurité voulues par le gouvernement. Alors que la plupart des marchés ouverts de la ville ont été fermés dès le confinement, le marché aux Puces, fermé plus tard, le 9 avril dernier pour « non-respect des distanciations sociales », à été autorisé à rouvrir. Une réouverture sous certaines conditions dans ce haut lieu de regroupement de population des quartiers déshérités. Les entrées et sorties sont filtrées, les caisses de ventes sont protégées, les clients sommés d’être éloignés d’un mètre les uns les autres.

Une situation différente

Malgré tout même si nous pouvons trouver des comparaisons entre ces deux épidémies, la mortalité est pour l’heure, incomparable. Les deux formes de la peste (noire et bubonique) sont bien plus mortelles que n’est le coronavirus. Actuellement, 1,5% des personnes âgées de 70 ans et plus décèdent du Covid-19. Le mode de transmission aussi diffère, la peste se transmet du rat ou de la puce à l’homme, tandis que le Coronavirus est lié à une transmission interhumaine. Enfin aujourd’hui on comprend le mode de transmission du virus. La mise en quarantaine de la ville de Marseille en 1720 par ordre du Régent avait empêché la propagation de la peste dans tout le royaume.

Guillaume Richaud (IEJ3) avec al/

Liens pour en savoir plus, clic :  Les Cahiers de la Méditerranée ; La Provence malade de la peste, clic : France Archives ; La thèse de Fleur Beauvieux, clic :  Marseille en quarantaine