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Catégorie : Histoires

Témoignage par Patrice Leterrier

Témoignage par Patrice Leterrier

Extrait du blog de Patrice Leterrier
avec l’aimable autorisation de l’auteur
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Comment parler de ce lieu mondialement connu qui, comme Notre Dame de la Garde, est presque l’éponyme de sa ville ?
César, au chapitre premier du de Bello civili, décrit Marseille baignée par la mer de trois cotés. Le quatrième côté est “le côté par lequel on arrive en venant de Gaule et d’Espagne le long de la mer qui s’étend dans la direction de l’embouchure du Rhône”(4).
Il se terminait à l’est, au fond de la calanque du Lacydon, à l’emplacement de l’actuel quai des Belges autrefois nommé plan Fourmiguier, par une zone marécageuse et insalubre.
Il s’y jetait un cours d’eau descendant du plateau Longchamp qui recevait le renfort de celles venant de la Plaine Saint Michel (place Jean Jaurès aujourd’hui), des sources Saint Bauzille, de Reynier, du Loisir, de la Poussaraque(2) pour déboucher à l’emplacement de l’actuelle place Gabriel Péri qui fût appelée autrefois le cul de bœuf.
Au moyen âge, les eaux croupissantes de ce marais refluaient dans les fossés creusés autour des remparts construit pour délimiter le territoire de la puissante abbaye de Saint Victor.(1)
Les cordiers y ont fait rouir du chanvre (Canebe en provençal) pendant des générations.
Par lettre patente du 16 juin 1666, Louis XIV ordonne l’agrandissement de la ville. Les anciens remparts du XIIIème siècle de neuf mètres de haut et de quatre mètres d’épaisseur furent détruits et les cordiers durent s’exiler dans ce qui deviendra le boulevard de la Corderie(2).
Le nouvel axe qui se terminait à l’époque au niveau du cours Belzunce fut d’abord nommé rue Saint-Louis.
La première mention du nom de Canebière apparaît dans les délibérations du conseil tenu par le Bureau des affaires de l’Agrandissement le 23 avril 1672(2).
Le 25 mars 1858, la décision fût prise d’élargir la rue de Noailles(2) pour donner avec son prolongement des allées de Meilhan à la Canebière sa configuration que nous lui connaissons aujourd’hui qui en fait cet axe si renommé qui va du Vieux Port jusqu’à l’église des Réformés sur une longueur d’un kilomètre.
La rue s’appellera Cannebière jusqu’en 1927.
Elle a perdu aujourd’hui beaucoup de la majesté que lui donnaient ses grands hôtels, ses commerces de luxe, les Nouvelles Galeries qui brulèrent le 28 Octobre 1938(2), ses salles de spectacles et surtout ses merveilleux café aux noms évocateurs de Grand café Turc , café de la Bourse, grand café du commerce, Café Riche(2,3) qui rivalisaient de luxe avec des décorations immenses et luxuriantes et qui en faisaient le cœur de l’activité de la cité phocéenne.
C’était une distraction attendue avec impatience que de descendre la Canebière en passant devant la Librairie Tacussel avec la façade en forme de livre, longeant plus loin les librairies Maupetit (toujours présente) et Laffitte (qui se trouve maintenant cours Estienne d’Orves).
J’admirais les immenses affiches des cinémas le Pathé, le Français, l’Odéon, le Meilhan qui nous faisaient rêver d’aventures exotiques.
Il n’était pas rare qu’un photographe propose d’immortaliser ce moment magique alors que je tenais sagement la main de ma mère et de ma grande sœur.
J’espérais ensuite faire flancher mes accompagnatrices pour déguster ces délicieuses minuscules viennoiseries (“Treize à la douzaine c’est tout chaud !”) que l’on achetait à l’enseigne à la Lune qui succéda en 1934 à la boutique de brioches La Comète ouverte en 1913(2).
On passait avec un regard furtif devant le magasin de mode féminine Muriel au coin du cours Saint Louis dont la rumeur disait qu’il y disparaissait des jeunes filles dont on imaginait le terrible destin dans un cloaque d’extrême orient.
Plus bas j’osais à peine regarder les affiches du cinéma Raimu dont les films étaient rigoureusement interdits au moins de seize ans.
Le périple se terminait parfois chez Linder prés de la place de la Bourse où l’on dégustait des petits fours arrosés de thé.
D’autre fois, nous poussions jusqu’au bas du Vieux Port pour un rafraichissement au Mont Ventoux célèbre aussi pour les coquillages Molinari devenu en 1973 le Cintra, lieu réputé favori des marseillaises esseulées en quête de bonne aventure. Aujourd’hui c’est la Brasserie de l’OM(2).
Toutes ces enseignes ont disparu.
Les façades des rares immeubles subsistant du temps de sa grandeur ont perdu de leur superbe.
Le Grand Hôtel de Noailles n’est plus que l’ombre de lui-même. Les cariatides représentant les quatre continents de l’Hôtel du Louvre et de la paix ne sont plus gardées par des matelots en tenue comme au temps où il abritait la Marine Nationale. Les Atlantes de l’hôtel Grau sombrent dans l’indifférence des passants.
La faculté des sciences inaugurée en 1857 et détruite lors des terribles bombardements du 27 mai 1944 (2) a laissé la place à un immeuble en verre sans caractère.
Le Mobile n’attire plus les foules revendicatrices.
Il reste que partout dans le monde le nom de Canebière est inséparable de celui de Marseille.

Patrice Leterrier
28 janvier 2014

(1) Evocation du vieux Marseille André Bouyala d’Arnaud
(2) La Canebière dans le temps et dans l’espace Adrien Blès
(3) Marseille zig zag dans le passé Pierre Gallocher
(4) Histoire de Marseille Raoul Busquet

http://patrice.leterrier.over-blog.com/article-la-canebiere-122292116.html